Le Point – Pierre Bellanger : pourquoi un Commissariat à la souveraineté numérique

Le fondateur de Skyrock plaide pour la création d’un système d’exploitation souverain en France. Afin de garantir au mieux nos droits et nos libertés.

PAR PIERRE BELLANGER, FONDATEUR DE SKYROCK

Publié le | Le Point.fr
Pierre Bellanger, ancien président directeur général et fondateur de Skyrock, milite pour le développement d'un système d'exploitation français souverain.
Pierre Bellanger, ancien président directeur général et fondateur de Skyrock, milite pour le développement d’un système d’exploitation français souverain. © AFP/ PIERRE VERDY

Internet est notre nouvelle maison. Une part croissante de nos vies s’y passe. Qui imaginerait aujourd’hui une entreprise sans accès au réseau numérique, une journée sans mobile ? Le réseau a le potentiel d’un gigantesque bond de croissance et de qualité de vie. Il changera nos emplois, nos vies et nos destins. Alors, nos meilleurs talents relèvent le défi. Les pouvoirs publics les soutiennent et financent les infrastructures pour connecter le territoire.

Mais les dés sont pipés. L’Internet libre et ouvert du Web est marginalisé. L’accès au réseau par le mobile et les applis devient majoritaire. Sur mobile, nos entreprises affrontent des services coordonnés, associés à leur plateforme de distribution et à leur système d’exploitation – ce programme informatique qui pilote la machine, et donc le mobile. Les applis françaises sont en sursis, leurs données captées, leur accès au système limité. Elles vivent sous la menace de la concurrence de leur distributeur, qui dispose aussi du droit de les éjecter à tout moment. Et cette asymétrie est aggravée parce que ni les applications, ni les plateformes, ni les systèmes, qui tous récoltent nos données, ne répondent de nos lois.

Le numérique français passe sous souveraineté étrangère

Leur localisation juridique est aux États-Unis. Notre société qui se numérise passe ainsi sous souveraineté étrangère, emportant vies privées, secrets industriels et bientôt ce qui fonde notre État : la défense et la sécurité. La réponse est la souveraineté numérique. C’est-à-dire, la continuation de la République dans le cyberespace. Il faut à notre maison numérique des fondations républicaines. Chacun doit pouvoir utiliser le réseau avec les garanties de liberté et de droit de notre Constitution.

Je plaide pour ces idées depuis des années. La représentation nationale y a été sensible. Notamment Delphine Batho à gauche et Patrice Martin-Lalande à droite. Ainsi, le Parlement a voté, avec l’avis favorable du gouvernement, une loi qui engage la réflexion pour la création d’un Commissariat à la souveraineté numérique, dont une des missions serait l’élaboration d’un système d’exploitation sécurisé fonctionnant en réseau. Il est baptisé « souverain », car c’est son objectif et parce que seront identifiés et promus, pour être associés à son usage, des protocoles de chiffrement de données appropriés.

La République numérique

Pourquoi un système d’exploitation ? Le système d’exploitation (SE ou OS en anglais) n’est plus simplement destiné à piloter une machine isolée. C’est désormais un réseau de SE qui coordonne tout aussi bien l’ordinateur de bureau, que le mobile, la tablette, la voiture, l’électronique de la maison, les cartes à puce et tous les objets connectés. Le SE devient le médiateur exclusif de notre relation au réseau et pilote en synergie toutes les machines connectées. C’est donc la base logicielle de la souveraineté numérique.

Pourquoi un système d’exploitation souverain ? Parce que ceux que nous utilisons communément ne sont pas maîtrisés et ne répondent pas de notre droit. Pour établir la République numérique, il faut donc un système ouvert, librement utilisable et indépendant d’un droit national.

Notre chance, le logiciel libre

Quelle ressource utiliser ? Notre souveraineté ne se construit pas sur celle d’autrui. Partir de zéro n’est pas une option, tant un SE est une cathédrale logique qui somme les efforts de communautés de contributeurs protégées par des licences d’utilisation adaptées. Notre chance extraordinaire est le logiciel libre et donc l’existence de systèmes d’exploitation ouverts et collaboratifs qui n’appartiennent à personne ni à aucune nation. La souveraineté numérique prend appui sur le logiciel libre.

Que ceux qui ricanent aux initiatives françaises soient rassurés : le SE souverain, ou Seso, est une prise de conscience mondiale. La souveraineté numérique passe par le logiciel libre. De quinze pays d’Amérique du Sud, de l’Inde à l’Indonésie, l’Islande et bien d’autres, la révolution est lancée.

Un réseau d’applis ouvert et collaboratif

Que ceux qui pleurent un passéisme imaginaire sèchent leurs larmes. Le Seso appartient à la nouvelle génération de systèmes conçus pour le réseau. Dell a annoncé un système d’exploitation réseau ouvert, basé sur Debian Linux, un des principaux logiciels libres, la direction est tracée. Enfin, d’initiative publique, comme l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information, des solutions fondées sur le logiciel libre existent ; pour l’instant, en diffusion très limitée. Comment le déployer ? Le Seso se retrouve là où la confiance, la confidentialité et le secret des données sont indispensables. Il est à la disposition des administrations et des collectivités.

Comment le faire adopter par le public ? Le Seso ne sera jamais imposé, il sera choisi. Quelle est sa force ? Il n’est pas concurrent des applis qu’il supporte et héberge. Il donne la sécurité juridique et économique aux entreprises. Il assure – sur un modèle à affiner – un chiffrement des données protecteur des libertés, ce qui permet la mutualisation des données entre les applis. Les réseaux fermés d’applis seront désormais en concurrence avec un réseau d’applis ouvert et collaboratif, soutenu par une communauté, qui, de plus, partagera toutes les briques logicielles mutualisables. Le coût de développement sera faible. L’environnement sera compatible avec Android, premier SE sur mobile, lui-même conçu sur un noyau libre Linux. Il va ainsi constituer une alternative qui va se développer et s’enrichir.

Gratuit et évolutif

Enfin, le Seso est gratuit, évolutif et ouvert aux autres pays. Seules demeureront nationales les clefs de chiffrement, mais le modèle est universel. Au vu des espoirs qu’il suscite, bien des développeurs le feront progresser pour qu’il garantisse au mieux nos droits et nos libertés.

Demain, une voiture, un objet connecté, un robot français hors Seso seront à la merci d’un coût de licence qui en captera la marge et financera ainsi un concurrent imbattable. Le Seso est notre seule chance de réussir notre mutation numérique. Nos élus l’ont compris.

PAR PIERRE BELLANGER, FONDATEUR DE SKYROCK

Source :  Le Point

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