Comment Google a changé l’Internet sans vous le dire

Le navigateur Chrome de la firme américaine remplace l’annuaire des noms de domaines par une copie … contrôlée parGoogle

PAR PIERRE BELLANGER, CHANTAL LEBRUMENT ET LOUIS POUZIN

Le programme que nous utili­ sons le plus pour aller sur In­ternet est le navigateur. Il nous permet de rejoindre et de con­sulter les sites de la Toile. Chaque site a son adresse sur le Réseau. Le naviga­teur la trouve grâce à un annuaire cen­tral d’adresses principales appelé« ser­veur racine de DNS » (pour dom a in name system). Ce répertoire de réfé­rence est géré par une société, l’Icann (Internet Corporation for Assigned Na­mes and Numbers), placée sous l’auto­rité de l’Etat américain.
Depuis des années, votre navigateur sur ordinateur, tablette ou mobile uti­lise par défaut cet annuaire. Mais voilà qu’est intervenu un subtil change­ment: le navigateur Chrome de Google remplace sans avertissement l’an­nuaire de l’Icann par le sien.
Par cette substitution invisible, Goo­gle installe un serveur racine alternatif dont il a seul la maîtrise. Vous pensez naviguer sur Internet… vous voilà sur un autre Internet: un clone du premier, géré directement par Google. Pour l’instant, le registre propriété de Google est une copie de celui de l’Icann: l’utili­sateur ne s’en rend pas compte. L’accès aux sites est d’ailleurs souvent plus ra­pide, comme sur les autres racines hors Icann, puisque souvent délivré d’éta­pes de contrôle et de surveillance.
Mais le risque est majeur. Le gérant de cet Internet privatisé peut ajouter ou supprimer des adresses à volonté. Vous recherchez un site, une page: disparus! Vous n’irez pas changer de serveur ra­cine car vous ne savez pas que vous êtes dans un Internet parallèle. Cette manœuvre ne vient pas d’un acteur marginal. Bien au contraire, le naviga­teur Chrome a pris en avril la première place mondiale, dépassant Internet Ex­plorer. C’est d’autant plus inquiétant que le navigateur et le moteur de re­cherche ont les mêmes intérêts.
La visibilité sur le moteur de recher­che Google est un droit de vie ou de mort. Google a d’ailleurs annoncé le lancement de sa propre racine «.goo­
gle >>, comme il existe un «.corn» ou un «.fr». Peut-être les sites qui feront le
choix exclusif de la racine Google se­ront-ils mieux classés? Les sites récalci·
trants plus longs à charger? Le scénario qui dévalue l’Internet Icann pour l’In­ternet Google n’est-il pas déjà écrit?
Un exemple de ce scénario? Sans ex· plication, pendant deux semaines en avril, aux Etats-Unis, Google a sup­primé de ses résultats de recherche la fonctionnalité dite « articles de fond» qui regroupe les liens vers les pages traitant un sujet de manière détaillée. Puis, la rubrique est revenue. Erreur? Essai? Démonstration de puissance en tous les cas. Par cet échange d’annuai­res, Google collecte aussi l’intégralité de votre activité sur le réseau, sur son réseau … Mais ça, vous êtes habitués.
VOUS AVU DONNÉ VOTRE ACCORD
La «bonne nouvelle», c’est que vous avez donné votre accord à ce change­ment. L’article 11 des «conditions d’uti­lisation de Chrome» autorise les mises à jour automatiques et l’article 20.2, que vous avez bien sûr lu, établit votre acceptation par défaut des améliora­tions de fonctionnalités, à la seule dis­crétion de Chrome.
L’annuaire de sites Internet est cons­titutif de notre liberté. Il répond de no­tre souveraineté numérique, c’est-à­dire de l’application de la République au Réseau. En l’espèce: garantir le choix conscient par chacun de l’an­nuaire de l’Icann ou d’un autre. Il existe d’ailleurs un mouvement de racines ouvertes créatif, collaboratif, et dont l’esprit est celui du logiciel libre.
Selon la Banque mondiale, 4,2 mil­liards de personnes sur la planète n’ont pas accès à Internet, dont 1,1 mil· liard d’indiens. Et pourtant, l’Inde a re­fusé l’Internet diminué, contrôlé et ensaché par Facebook sous l’appella­tion de« Free Basics».
Pour l’autorité de régulation des télé­communications indienne, comme pour une centaine d’universitaires, restreindre le choix de l’utilisateur, c’est attenter à sa liberté. Quant à nous, laisserons-nous l’Internet qui a changé le monde, bien commun mon­dial, invention française et euro­péenne, se réduire à une dangereuse manipulation?

Le Monde – 07/05/2016

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